Les manifestations du centenaire


A l'occasion du centenaire de la catastrophe des 18 ponts, le dimanche 10 janvier 2016, des manifestations ont été organisées à la mémoire des victimes de cette explosion. Retrouvez ici les expositions, les cérémonies, les publications, les conférences et les interviews.



Un article de Chantal David est paru dans la Voix du Nord le 11 janvier 2016


Patrice Cosaert (à g.) et Jean-Pierre Van Gotsenhoven artisans du Centenaire. Photo de Christophe Lefebvre

Une déflagration résonnant de Bapaume à Breda. Le 11 janvier 1916 à 3 h 30, l’explosion du bastion des Dix-huit Ponts, poudrière allemande rase le quartier de Moulins et tue cent quatre personnes. On commémorait hier le centenaire de la catastrophe. Autre hommage ce matin au cimetière de Lille-sud.


Devant la stèle rue de Maubeuge, Patrice Cosaert a la voix qui vacille sous l’émotion. Les corps gravés dans la pierre représentant des blessés secourus font partie de son histoire familiale. La grand-mère de ce professeur d’université de 69 ans était une jeune mère de 25 ans quand le dépôt de munitions allemand, situé sur l’actuel boulevard de Belfort tout près de l’hôpital Saint-Vincent, a explosé : « Ma grand-mère a été ensevelie sous les gravats de sa maison. Elle a survécu mais son premier fils âgé de deux ans qu’elle tenait dans les bras est mort ».

Angèle Geirnaert habitait au 1, rue Desaix, l’une des deux rues détruite avec la rue Kellerman. « On en parlait très peu. Juste lorsqu’on allait sur la tombe de sa sœur Eugénie, morte à côté d’elle et inhumée au carré des victimes, au cimetière de Lille sud. Elle était ouvrière, un milieu où on ne se plaignait pas. Pourtant, elle est restée très handicapée, avec notamment des difficultés à se servir de ses mains » raconte Patrice Cosaert qui sourit en se souvenant d’une femme indépendante et originale : « Elle ne s’est jamais mariée, a élevé seule cinq enfants. Elle semblait un peu détachée des autres et un peu spéciale. Je me rappelle l’avoir vue à 70 ans, monter à l’arrière de la moto de mon oncle »... En juillet dernier, Patrice Cosaert a écrit à Martine Aubry : « il n’y a pas eu de commémoration depuis l’inauguration du monument par Roger Salengro en 1929 ».

Une bouteille à la mer qui s’est concrétisée dimanche matin par une gerbe de fleurs et une exposition et se poursuivra ce matin par un hommage aux victimes au cimetière de Lille sud. Un recueil de témoignages devrait voir le jour si d’autres familles répondent à l’appel lancé par la mairie depuis l’été. Dans son allocution à la salle Courmont, la maire de Lille mettra aussi l’accent sur l’élan de solidarité qui a suivi l’explosion, des groupes de jeunes aidant les pompiers lillois, ce qui allait donner naissance au secourisme.

La mère de Paul Engels a aussi gardé toute sa vie, des traces de l’explosion : « Elle a gardé toute sa vie une grande cicatrice sur la joue avec à l’intérieur des débris de verre » explique sa belle-fille, précisant qu’elle a été soignée par un militaire allemand. Paul Engels et sa femme sont venus de Faches-Thumesnil. Salle Courmont, ils découvrent l’exposition du Groupe mémoire Lille-Moulins : la liste des disparus, et des photos d’archives qui témoignent d’une catastrophe qui souffla sept cent trente-huit maisons et mit à la rue près de sept mille personnes. Parmi elles, la mère de Paul : Louise Desmettre, 8 ans dormait avec sa sœur Thérèse et son frère Henri également survivants, dans leur maison rue Kellerman.
Ma grand-mère a été ensevelie dans sa maison. Elle a survécu mais son premier fils âgé de deux ans qu’elle tenait dans les bras est mort».


Le regard des élèves de l’école Launay

Avec application et parfois un léger zézaiement causé par un appareil dentaire, ils ont récité à tour de rôle, des extraits du journal de l’abbé Demarchelier qui, en 1916, avait noté dans son journal le fil de la catastrophe. Un moment d’émotion dimanche matin à la salle Courmont lorsque vingt-deux élèves de CM2 de l’école Launay ont restitué leur travail remarquable autour de l’explosion du Bastion des Dix-huit Ponts. Un bond dans l’histoire lilloise illustré également par une exposition de photos sur les monuments de leur quartier légendées avec leurs mots d’enfants.

L’école Launay est située sur l’emplacement de la poudrière allemande qui a explosé dans la nuit du 10 au 11 janvier 1916. Alors quand Jean-Pierre Van Gotsenhoven, président du Groupe mémoire Lille-Moulins et cheville ouvrière du centenaire est venu leur raconter un peu de « leur histoire », les élèves d’Arnaud Pierson ont été très enthousiastes. Ce travail a été mené pendant le temps des activités pédagogiques avec le concours de l’animatrice qui est aussi photographe, explique l’enseignant. À l’exposition s’ajoute un diaporama... « Une initiative des enfants », souligne Arnaud Pierson. Les parents ont aussi été associés ne serait-ce que pour accompagner les élèves lors des sorties dans le quartier. Dimanche, ils étaient carrément fiers !


Un AZF lillois


« La première fois, en entendant parler des Dix-huit ponts, j’ai demandé où était la rivière ? » Alain Cadet raconte l’anecdote comme un gimmick. Car peu de Lillois connaissent l’histoire de l’explosion du dépôt de munitions allemand. L’ancien documentariste a donc décidé d’en faire un livre, puisant dans les archives, notamment des textes écrits par des journalistes de l’époque.


Illustrée de photos et de plans, l’enquête va bien au-delà du récit. Elle replace la catastrophe dans le contexte de l’occupation de Lille par les Allemands, s’intéresse au quotidien des Lillois pendant la première guerre mondiale et explore également les hypothèses sur les causes de l’explosion. L’historien Yves Le Maner, qui préface le livre, a estimé « très pertinent » le rapprochement avec l’explosion à AZF à Toulouse en 2001.

L'exposition






Une cave mise à jour rue Desaix (Collection Jean Caniot)



Soldats allemands et français devant l'usine Wallaert (BML)


La rue de Nantes, vue depuis l'angle du Boulevard de Belfort. Des soldats allemands examinent les ruines. Au fond la rue Alain de Lille et l'usine Théodore Lefebvre. (Collection Jean Caniot)


La rue de Nantes depuis le Boulevard de Belfort après dégagement (Collection Jean Marie Lenglos)


L'usine Le Blan de la rue de Trévise, vue depuis les ruines de l'Arsenal. (Collection Jean Caniot)


Essieux et tampons de wagons. Au fond la filature Le Blan de la rue de Trévise. Vue prise depuis les ruines de l'Arsenal. (BML)


Dans les ruines. (Collection Jean Caniot)


Déblaiement par les soldats allemands. (Collection Jean Caniot)













Les soldats bavarois.




Ruines de casemates. Les deux personnes que l'on distingue permettent d'évaluer la taille des fortifications. Carte postale après 1916, sans doute après la guerre. (Collection Jean Caniot)


Sur le Boulevard de Belfort, vue vers les fortifications. (Collection Jean Caniot)








Un entrepôt de boulets à Lille. Il s'agit très probablement de l'Arsenal d'artillerie situé à l'emplacement de l'actuel hôpital St Vincent. Entre octobre 1914 et janvier 1916. (Collection Jean Caniot)


L'intérieur d'une casemates avant l'explosion. Lieu incertain. (Collection Jean Caniot)


Panorama de Lille Moulins avant l'explosion. Vue depuis le Boulevard d'Alsace dans l'axe de la rue d'Arras. Avant janvier 1916. (Collection Jean Marie Lenglos)


Panorama de Lille Moulins avant l'explosion. Le long du Boulevard d'Alsace. Avant janvier 1916. (Collection Jean Caniot)




Vue des arches de la poudrière, depuis l'Arsenal, dépôt de matériel situé entre les rues de Ronchin, Desaix, Kellerman et le Boulevard de Belfort. Un dépôt d'artillerie se trouvait également à Moulins, rue de Condé. Ces arches sont à l'origine du surnom donné par les lillois, du bastion.


Cette explosion se produisit à 3h30 du matin, en plein, hiver, plongea dans le dénuement une population déjà fortement éprouvée par les privations.





La cérémonie au monument des 18 ponts

Photos de Jacques Desbarbieux et Guy Selosse © Eugénies






























L'hommage salle Cormont

Photos de Jacques Desbarbieux et Guy Selosse © Eugénies
























Séance de dédicace d'Alain Cadet


















De gauche à droite, Guy Selosse, Frédéric Lépinay, l'éditeur et Alain Cadet, l'auteur de l'ouvrage consacré à l'explosion des 18 ponts






L'hommage au cimetière du Sud


Le lundi 11 janvier 2016, au cimetière du Sud, à Lille

Un entretien avec Alain Cadet sur France 3

 Voir la vidéo sur YouTube en cliquant ici


France 3 : Replaçons-nous tout de suite dans le contexte, nous sommes le 11 janvier 1916, Lille est occupée par les allemands, la ville est exsangue, et dans la nuit un événement dramatique va bouleverser les lillois.


AC : Il est 3h30 du matin, et une explosion terrible survient au quartier Moulins, et tout de suite, tous les lillois comprennent que c'est le bastion des 18 ponts, c'est à dire l'entrepôt où les allemands stockent leurs explosifs qui vient d'exploser et de ravager tout le quartier.

France 3 : 500 tonnes d'explosifs !

AC : Cà c'est rien, c'est un détail les 500 tonnes. 500 tonnes de mélinite qui rentrent quelques jours avant, il y a beaucoup plus d'explosifs de toute nature au bastion des 18 ponts.

France 3 : Il y aura vraiment des scènes d'horreur lors de cette explosion.

AC : Oui, complètement. 140 morts 400 blessés, 738 maisons soufflées, 21 usines détruites. C'est une catastrophe majeure. Si on compare à AZF, par exemple, c'est une ampleur 5 fois supérieure.

France 3 : Et on dit que cette détonation a été entendu jusqu'à Ostende, jusqu'à Bruxelles.

AC : Jusque'à Breda même, en Hollande.

France 3 : Au Pays-Bas. Dans cette tragédie à quoi pense-t-on sur le moment, à une nouvelle attaque allemande ?

AC : Non, non. On sait tout de suite que c'est le bastion, parceque dans le quartier, il y a une inquiétude. Dans le livre, je cite un témoignage d'un monsieur qui dit à sa fille si ce machin là explose il y restera plus rien. Donc les habitants de Moulins savent que c'est quelque chose de très dangereux si çà explose malheureusement.

France 3 : Donc, c'était un accident ? On a aussi parlé d'un sabotage?

AC : Sabotage, personnellement, je n'y crois pas énormément. Il y a beaucoup d'hypothèses possibles. Il y en a 2 ou 3 qui tiennent bien la corde, et je développe tout çà dans le bouquin. Mais si on se lance là dedans, on va dépasser les 6 minutes. 

France 3 : En tout cas, c'est un livre passionnant. C'est un épisode peu connu, pour quelles raisons ?

AC : Alors, c'est surprenant, car quand j'ai découvert c'est comme tout le monde, je ne connaissais pas. C'est assez saisissant, c'est dramatique, c'est énorme. Et comme çà, c'est une hypothèse que j'avance, c'est une époque tellement terrible, où chaque bataille fait 30, 40, 50 000 morts. Il y a des millions de morts. Donc 140 morts, c'est important, mais à l'échelle de la guerre 14-18, c'est pas grand chose.

France 3 : Un malheur parmi les autres.

AC : On peut dire çà comme çà, mais un malheur parmi les autres parce que la population est affamée, mais à ce moment là elle n'a plus de travail. Et d'ailleurs dans les familles il y a des témoignages assez terrible. En sortant le bouquin j'ai eu des contacts avec pas mal de familles qui racontent des histoires, racontées par les grands parents, les parents, etc. C'est assez prenant.

France 3 : On va les découvrir dans votre livre passionnant. L'explosion des 18 ponts d'Alain Cadet. On vous signale que deux cérémonies commémoratives sont prévues dimanche et lundi. Merci.


















Voir la vidéo sur blogger ci-dessous

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Un autre article est paru le 14 janvier 2016


Chaque semaine, nous suivons, au travers de son journal, l’architecte Paul Destombes à Roubaix durant la Grande Guerre. Trois heures et demie du matin, mardi 11 janvier 1916, l’arsenal amassé par les Allemands dans l’ancienne fortification dite des « 18-Ponts » saute accidentellement. Le quartier de Lille- Moulins est littéralement rasé. La déflagration est telle qu’à 12 km de là, les Destombes sont « éveillés en sursaut » dans leur logement de la rue de Lille, à Roubaix. « Et le sommeil ne revient pas vite après pareille alerte ! » précise l’architecte, qui n’est pas au bout de ses peines.

Le lendemain, mercredi 12, il se rend en car à Lille, constater les dégâts de l’explosion. C’est un spectacle de désolation qui s’offre à lui. Dès Fives, il n’y a plus de vitres aux fenêtres des immeubles. « Plus on avance, plus l’aspect est lamentable », note-t-il. Rue de Bavay, les toitures et cheminées ont disparu, les portes, volets et chambranles sont arrachés. « Parmi tout ce chambardement, des femmes, des enfants vont et viennent les yeux hagards et rougis par les larmes », écrit-il.

La mort et la désolation

Porte de Valenciennes, Paul Destombes constate la destruction des établissements Jean-Crépelle, Paindavoine, Le Blan et Wallaert. 21 usines ont disparu. À l’endroit de l’explosion, le sol est nu. « On dirait un champ remué par la charrue », décrit le témoin. Les pertes humaines sont également importantes dans le quartier ouvrier. « De la rue Trévise à la rue de Douai, c’est là vraiment le champ de la mort et de la désolation », s’alarme l’architecte. Les chiffres officiels font état de 738 maisons détruites, 140 morts et plus de 400 blessés.

Le Roubaisien observe l’horreur d’une population hébétée, au bord de la folie. « Ici, de pauvres gens déménagent à la corde des objets mobiliers demeurés au second étage ; là, des charrettes improvisées emportent de maigres literies suivies par des enfants qui pleurent ; plus loin, une femme, les cheveux en désordre, court comme une folle (qu’elle est probablement devenue !), portant dans ses bras un paquet tout sanglant qu’on dit être son enfant , détaille-t-il. C’est un spectacle horrible ! »

Au moment de rentrer, Paul Destombes s’interroge sur les conséquences sur les survivants. « Que vont devenir par ce temps affreux ces pauvres gens chassés de chez eux ? (...) Que de ruines morales suivront les ruines matérielles ! »


L'article paru dans La Gazette n°17 en décembre 2015





Un livre sur la catastrophe survenue il y a cent ans à Moulins

Dans la nuit du 10 au 11 janvier 1916, le dépôt de munitions allemand situé dans le rempart sud de Lille, au bastion des Dix-huit Ponts, explose mystérieusement. Avec 140 morts, 400 blessés, 738 maisons soufflées, 21 usines rasées dans le quartier Moulins, c’est, en France, la plus grande catastrophe civile du XXe siècle.


Vue plongeante sur Lille-Moulins. Des soldats canalisent les curieux sur le rempart et en contrebas sur le boulevard de Belfort. La photo est prise depuis la porte de Valenciennes, au niveau de la rue de Trévise. Le paysage lunaire est dominé par des cheminées dont celles des usines Wallaert et Le Blan.

La maison d’édition nordiste Les Lumières de Lille publie L’Explosion des Dix-huit ponts, un AZF lillois en janvier 1916, qui, à l’occasion du 100e anniversaire de la catastrophe, fait revivre cette histoire oubliée. Curieusement, depuis un siècle, aucun autre livre n’avait tenté de faire le tour de la question. En 1916, les autorités allemandes n’avaient livré que très peu d’informations sur le sinistre et la cause de l’explosion.

Ce qu’elles en ont dit à travers les communiqués ou dans des articles publiés sous la censure, ne résiste pas à ce que l’on en sait avec le recul de l’histoire. L’armistice signé, on verra apparaître dans plusieurs ouvrages traitant de l’occupation allemande de Lille des récits témoignant de la catastrophe des Dix-huit Ponts, puis quasiment plus rien jusqu’à aujourd’hui.


Les ruines de la filature Wallaert vues de la rue Desaix quelques jours après l’explosion du 11  janvier 1916

Alain Cadet, un ancien réalisateur de films documentaires, a consulté de nombreux services d’archives et réuni de nouvelles sources iconographiques. Il a fait ainsi d’étonnantes découvertes. Une des questions centrales de son livre concerne la cause de cette explosion. Que s’est-il produit en cette nuit froide de janvier 1916 ? L’histoire gardera sans doute, pour toujours, une partie de son mystère. Mais les nouveaux documents retrouvés fragilisent ou confortent les différentes hypothèses formulées. Le travail d’Alain Cadet s’inscrit aussi dans le contexte de l’occupation par l’armée allemande de notre région. Lille sert alors de base arrière logistique pour le front allemand de l’Artois et de l’Armentièrois. Cette période  est une époque douloureuse que tout le monde voudrait avoir oubliée. Cette histoire dramatique du bastion lillois permet de l’évoquer sans tabou. La catastrophe a eu aussi un impact écologique occulté, mais qui reste d’actualité.


Détail du monument, inauguré en 1928 par Roger Salengro, en souvenir des victimes de la catastrophe des Dix-huit Ponts. Ce monument se trouve à l’angle des rues de Douai et de Valenciennes.

« Il est fort possible que les causes de l’explosion de Lille et de Toulouse soit identiques. »

En effet, l’explosion de l’usine AZF de Toulouse, survenue en 2001, présente d’étonnantes similitudes avec l’événement lillois. Le livre permet non seulement de comprendre pourquoi, mais il montre qu’il est fort possible que les causes de l’explosion de Lille et de Toulouse soient identiques. Au moment où devrait s’ouvrir le troisième procès d’AZF, après 15 ans de procédures infructueuses, cette participation au débat ne passera pas inaperçue.


Des officiers allemands photographiés dans les ruines d’une des usines de Moulins. Une pratique courante de l’époque qui permettait de vendre plus facilement la photo à des journaux allemands ou des éditeurs de carte postale.

Un article paru dans Libération le 7 janvier 2016

Il y a cent ans, l’explosion des Dix-huit Ponts ravageait Lille


Le 11 janvier 1916, l’explosion d’un stock de munitions ravage Lille, alors occupée par les Allemands, tuant près de 140 personnes. Cent ans après la catastrophe des Dix-huit Ponts, la capitale des Flandres commémore « cet AZF lillois », largement méconnu des Nordistes.

Depuis octobre 1914, Lille, qui a subi d’intenses bombardements, vit à l’heure allemande, littéralement, puisque l’occupant a réglé les différentes horloges de la ville avec une heure d’avance sur la française.

La VIe armée bavaroise du Kronprinz Rupprecht a investi Lille, germanisé en « Ryssel », situé à une quinzaine de km du front et idéalement placé pour soutenir l’effort de guerre contre les Français. Des quantités énormes de munitions sont stockées dans le bastion des Dix-huit Ponts - en référence à son nombre d’arches - dans le quartier populaire de Moulins, où se trouvent de nombreuses usines et filatures.

En pleine nuit, à 3h30, une terrible explosion réveille les habitants. « Les maisons tremblèrent, les portes s’ouvrirent, les vitres se brisèrent avec fracas, les tuiles et les ardoises dégringolèrent des toits. Un vent violent comme un cyclone passa à travers la ville », raconte l’abbé Demarchelier, cité dans « L’explosion des Dix-huit Ponts, un AZF Lillois » (édition Les lumières de Lille).

« Comme dans L’Enfer de Dante, chaque mètre parcouru vous pousse vers de nouvelles horreurs. De l’amas de briques, une jambe nue, tuméfiée saignante, roide, surgit soudain », relate un autre témoin, le journaliste Eugène Martin-Mamy. Dans ses mémoires, le Kronprinz dit avoir cru à un tremblement de terre.

« La détonation est perçue jusqu’à Ostende, Bruxelles et Breda en Hollande, tandis que l’onde de choc est enregistrée par les sismographes », note aujourd’hui Alain Cadet, auteur de l’ouvrage précité.

Au centre de l’ancienne poudrière s’est formé un énorme cratère de 150 m de diamètre et de 30 m de profondeur. Les dégâts causés par l’explosion sont terribles : 104 civils tués et 30 militaires allemands morts - un bilan vraisemblablement sous-estimé -, 400 blessés, un millier de maisons soufflées et une vingtaine d’usines détruites.

Et encore: « heureusement que les usines ont pu faire écran par rapport au souffle de l’explosion et ont pu protéger la ville... », relève Jean-Pierre Van Godtsenhoven, président du groupe mémoire Moulins-Lille.

Mauvaise qualité des poudres ?

D’où provient l’explosion ? Trois hypothèses affleurent : sabotage, bombardement ou détonation due aux munitions.

« Il faut savoir que 500 tonnes de mélinite (un explosif, ndlr), un produit très instable, étaient entreposées. L’hypothèse la plus plausible est une mauvaise qualité des poudres », estime M. Van Godtsenhoven.

Les Lillois sont partagés par deux sentiments contraires : la tristesse face au bilan mais aussi la satisfaction de voir « que la formidable quantité d’explosifs ne pourra plus servir pour tuer des soldats français », note M. Cadet.

Après 1 465 jours d’occupation et une chute vertigineuse de sa population de 220 000 à 112 000 habitants, Lille est libérée en octobre 1918 dans le « délire », selon Albert Londres qui couvre l’événement pour le Petit journal illustré.

Mais la tragédie des Dix-huit Ponts a été largement reléguée « aux oubliettes de l’histoire », selon M. Cadet. « 140 morts, c’est un événement dramatique, mais rapporté à l’échelle de la Première guerre mondiale c’est une petite chose, avec des batailles qui ont fait près de 30 000 morts français en une seule journée », explique-t-il.

Cette catastrophe a toutefois permis « de reconstruire les usines détruites et à l’industrie textile de Moulins de repartir d’un meilleur pied à partir de 1920 avec des équipements beaucoup plus modernes », souligne M. Van Godtsenhoven.


Une cérémonie commémorative est prévue dimanche au monument des Dix-huit Ponts, inauguré en 1929 par le maire Roger Salengro, et lundi au carré des victimes du cimetière de Lille-Sud.